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Efficacité énergétique, le Québec est-il frileux?

par HÉLÈNE LEFRANC, Esquisses (Ordre des architectes du Québec), hiver 2010-2011, volume 21 / numéro 4

Dans certains pays, les bâtiments à basse consommation énergétique, à consommation neutre ou même à énergie positive se multiplient. Au Québec, les édifices écoénergétiques sont encore rares.

Pour les écolos, l’herbe est beaucoup plus verte ailleurs. En France ou en Suisse, par exemple. Dans l’Hexagone, toute annonce immobilière devra, à partir du 1er janvier 2011, indiquer la performance énergétique et les émissions de gaz à effet de serre du logement, espace commercial ou autre. Le Certificat de performance énergétique – qui classe le bien en sept catégories – était déjà obligatoire depuis 2006 dans toute transaction immobilière. Il devra désormais être également fourni aux locataires. En Suisse, le Conseil fédéral modifie la loi sur l’énergie et impose l’uniformisation des certificats énergétiques des bâtiments, différents d’un canton à l’autre. Dans les deux pays, environ deux mois se sont écoulés entre l’annonce de la mesure et sa mise en œuvre. L’efficacité énergétique n’attend pas!

Ces initiatives ont bien sûr pour but de mieux informer le consommateur, d’intégrer les performances durables du bâti au prix de l’immobilier, mais surtout d’inciter les propriétaires à effectuer les travaux nécessaires pour progresser dans les ambitieux objectifs collectifs annoncés. Car si, actuellement, la moyenne de consommation en France se compare à celle du Canada (240 par rapport à 250 kWh/m2/an), la réglementation impose une diminution substantielle (de 150 à 50 kWh/m2/an) pour les nouvelles constructions et une baisse de la consommation (de 38%) pour l’existant d’ici 2020. Au Canada, par contre, les objectifs demeurent flous.

Rappelons que, globalement, au Canada, le bâtiment engloutit 33% de la consommation énergétique. Si cette statistique n’existe pas pour le Québec, nous savons en revanche que la croissance moyenne de la consommation d’énergie est de 1,1% par an depuis 1980, selon le ministère des Ressources naturelles et de la Faune. Et rien n’indique une diminution prochaine.

Un climat propice

Guylaine Desmarais, coprésidente du comité des techniques et bâtiments durables de l’OAQ et architecte chez Patenaude-Trempe, estime qu’on ne va pas assez loin en efficacité énergétique. Naturellement, la rigueur du climat est souvent évoquée pour expliquer ces performances moyennes. « En réalité, il n’y a pas de raison qu’on n’arrive pas à être aussi efficace qu’ailleurs, explique-t-elle. La Norvège, la Finlande, la Suède et des régions alpines en Autriche, en Suisse ou en Allemagne obtiennent d’excellents résultats. » Wendy Pollard, architecte et conseillère principale à la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), ajoute : « La question tourne plutôt autour de la viabilité économique. Il faut explorer! »

Le concours EQuilibrium de la SCHL vise justement à construire du résidentiel à consommation « nette zéro », c’est-à-dire qui produit autant d’énergie qu’il en consomme (voir les définitions en encadré) et à en étudier la consommation réelle sur un an. Sur 12 projets lauréats, trois ont vu le jour en sol québécois : les maisons ÉcoTerra à Eastman et Alstonvale à Hudson – malheureusement détruite par un incendie – et le triplex Abondance-Le Soleil à Montréal. Les architectes se sentent donc tout à fait capables de relever le défi avec les techniques et matériaux dont ils disposent.

Chris Holmes, directeur des développements ÉcoCité, bâtisseur d’Abondance, a d’ailleurs utilisé « la règle Rona ». L’idée est d’employer seulement des matériaux accessibles, afin de montrer qu’un tel projet n’est pas si compliqué. Mais ces cas de maisons à consommation neutre restent des exceptions.

Des principes établis

Les maisons EQuilibrium – dont le financement est assuré par les concurrents eux-mêmes – sont louées ou vendues à des particuliers afin d’observer comment le logement habité évolue. « À ÉcoTerra, où le suivi expérimental se termine, on est proche des cibles pour le chauffage et l’eau chaude, explique Wendy Pollard, mais la production photovoltaïque fonctionne moins bien que prévu. Il faut ajuster les estimations ou adapter les méthodes de construction. » En fait, la consommation nette zéro est avant tout un idéal dont les professionnels cherchent à s’approcher.

Ces projets de démonstration de haute efficacité énergétique possèdent aussi d’autres aspects verts. Ils servent parfois à tester des solutions ou des combinaisons inusitées. Sans aller jusqu’au « net zéro », on peut facilement mieux concevoir. Les grands principes d’un bâtiment écoénergétique sont en effet connus.

Selon Guylaine Desmarais, la conception d’un tel bâtiment prévoit idéalement « une synergie entre le système de ventilation, l’utilisation du bâtiment et l’enveloppe, en portant une attention particulière à l’étanchéité à l’air et à la jonction entre la fenestration et le mur ». Elle regrette que l’on ne pousse pas systématiquement la réflexion sur la conception intégrée en fonction du terrain et du contexte – ensoleillement ou corridor de vent.

Des usages qui comptes

Les matériaux, techniques et technologies existent et un certain nombre de professionnels – architectes, ingénieurs – et d’entrepreneurs sont motivés et obtiennent des résultats. Du moins sur papier, car l’usage d’une construction modifie considérablement son bilan énergétique. Wendy Pollard donne un exemple : « Généralement, on ne prévoit pas une isolation supérieure pour un garage, mais si les occupants l’utilisent comme une extension de la maison, ça change toutes les prévisions… » Habitudes de vie et flexibilité des lieux deviennent vite des enjeux importants. À la limite, on peut obtenir de bons résultats avec une maison mal construite si les habitants prennent une douche par semaine et chauffent à 16 °C!

« C’est bien de fabriquer des maisons efficaces, mais si les gens s’équipent de nombreux appareils énergivores, cela n’a pas de sens. L’énergie ne coûte pas assez cher pour faire changer les habitudes. » Claude Thibault, directeur, Planification et normalisation, à la Régie du bâtiment, met le doigt sur un des freins à l’amélioration énergétique au Québec.

Guylaine Desmarais renchérit : « En Europe, c’est le coût de l’énergie et la possibilité de vendre les surplus produits qui ont permis de multiplier les bâtiments à basse consommation ou à énergie positive. Ici, si on génère de l’énergie, elle n’est pas rachetée par le réseau, on obtient des crédits. Ce n’est pas incitatif. Si on multipliait ce type de bâtiment, on éviterait peut-être de construire de nouvelles centrales. » Plusieurs pays européens obligent en effet leurs distributeurs d’électricité à racheter à prix fort les surplus des particuliers « autoproducteurs ». En Ontario, quelques projets suivis par la SCHL ont été rentabilisés, car les propriétaires ont la possibilité de vendre l’électricité inutilisée.

Des coûts surévalués

Cette situation n’aide pas à réduire les inquiétudes liées aux coûts d’un bâtiment écoénergétique, même si ces derniers sont souvent surévalués. Et tout dépend du calcul que l’on fait. Une maison à consommation « nette zéro » coûte évidemment moins cher sur 100 ans puisque, une fois l’hypothèque payée, il n’y a plus de factures. Wendy Pollard constate aussi que le surcoût de départ diminue vite quand on multiplie les expériences. Pour preuve, un projet EQuilibrium en Alberta a coûté 115 000$ de plus qu’une construction traditionnelle. Le concepteur a obtenu deux autres commandes identiques. Son deuxième projet affichait un surcoût de 85 000$ et le troisième de 65 000$. Chaque fois, la façon de construire était plus intelligente pour le même résultat.

L’Agence de l’efficacité énergétique administre la certification Novoclimat pour des maisons écoénergétiques qui équivalent à la norme R-2000, le standard en efficacité énergétique défini par Ressources naturelles Canada. « On entendait dire que cela coûtait plus cher, de la bouche même des entrepreneurs, explique Luce Asselin, présidente-directrice générale. Nous avons donc enquêté. » Verdict : le coût supplémentaire d’une construction Novoclimat est de 2 à 3 %. Si on considère que l’on économise 25% de chauffage par rapport à une résidence conventionnelle, l’investissement est rapidement rentabilisé. Il existe bien quelques incitatifs financiers pour pousser aux choix écologiques – remboursement de 10 % de la prime d’assurance du prêt hypothécaire de la SCHL si le logement est Novoclimat et conditions de prêt améliorées de certaines banques pour des constructions vertes –, mais ils ne sont pas significatifs.

Novoclimat a réussi à s’imposer comme une certification reconnue, y compris dans le grand public. Il se construit environ 3000 maisons Novoclimat par an. Même si la dernière année montre une nette accélération, cela peut sembler peu pour un programme créé en 1989, alors que 26 000 maisons sont mises en chantier chaque année au Québec. Seulement 1154 entrepreneurs sur les 5000 licenciés y sont formés. On peut ajouter à ces 3000 maisons sept autres certifiées LEED Canada pour les habitations, une extension récente de cette certification qui exige d’ailleurs Novoclimat. Par ailleurs, une nouvelle « marque verte » vient d’être lancée au Canada, porté par le Canadian Passive House Institute (CanPHI), qui promeut le label d’origine allemande Passivhaus. Parmi les deux premiers projets, l’un se situe au Québec, à Montebello.

L’existant négligé

Cela ne veut pas dire que l’efficacité énergétique n’avance pas dans le secteur résidentiel. Le développement Le Vert tendre, les maisons usinées Alouette, le projet Le Coteau vert à Montréal sont souvent cités en exemple. Dans le même temps, la tendance qui se dégage de l’Enquête sur l’utilisation de l’énergie par les ménages menée en 2007 par l’Office de l’efficacité énergétique canadien indique que, plus un logement est récent, plus ses dimensions sont grandes et… plus il consomme d’énergie! Un peu décourageant, surtout que le résidentiel collectif est souvent oublié et que l’on ne parle ici que de construction neuve, si l’on excepte le programme Rénoclimat de l’Agence de l’efficacité énergétique. La réglementation à venir devrait permettre, selon ses promoteurs, de faire progresser les nouvelles constructions et, notamment, d’étendre les exigences Novoclimat à l’échelle du Québec. Par contre, elle ne fera évidemment pas diminuer la consommation énergétique du bâti déjà en place.

Pourtant, s’il est difficile de s’approcher de la consommation nette zéro, l’existant recèle un immense potentiel d’économie d’énergie. Au-delà du classique ajout d’isolant lors d’une rénovation, il y a moyen d’augmenter le caractère « bioclimatique » d’un bâtiment en remplaçant de vieilles fenêtres par d’autres à faible émissivité, en augmentant leur superficie au sud, ou en ajoutant des auvents.

Dans les secteurs institutionnel ou commercial, le constat est relativement identique. Les bâtiments qui visent l’accréditation LEED sont plus nombreux et les professionnels – architectes et ingénieurs –, qui interviennent davantage dans ces secteurs, sont plus aptes à concevoir « vert ». Malgré tout, peu de bâtiments commerciaux ou institutionnels affichent une consommation très basse ou proche du net zéro.

Des étiquettes à importer

Au-delà des connaissances et du savoir-faire qui s’améliorent, la diffusion des bonnes pratiques sur le terrain est encore faible en l’absence de réglementation contraignante. Sans doute le « consommateur » doit-il être plus exigeant, mais encore faut-il qu’il soit informé et puisse comparer. Pour l’instant, l’efficacité énergétique n’est traduite dans le Code du bâtiment que par les valeurs de résistance thermique pour les murs et les toits (exprimées par un R suivi d’un chiffre). Or, il est difficile d’évaluer la performance globale d’un bâtiment à partir de ces valeurs.

L’Ontario et la Saskatchewan ont commencé à expérimenter un étiquetage pour les bâtiments, comme cela se pratique en Europe. « Nous savons ce qui se fait dans le monde et ailleurs au Canada grâce à une information extrêmement compréhensible, pour ne pas dire vulgarisée, explique Luce Asselin. Nous avions demandé à la Régie de l’énergie des budgets pour travailler dans cette direction. Ils ne nous ont pas été accordés. »

En attendant, le Québécois sait combien de carburant dépense la voiture qu’il convoite et connaît la consommation énergétique de son réfrigérateur Energy Star, mais pas celle de l’investissement immobilier pour lequel il s’apprête à s’endetter sur 35 ans.

Révision des normes: en attendant un politique allumée

Il y a si longtemps qu’on parle de réviser les normes d’efficacité énergétique des nouvelles constructions que certains n’y croient plus. L’année 2012 s’annonce pourtant comme un tournant.

Le gouvernement québécois semble conscient du fait que la construction représente un secteur crucial en matière d’efficacité énergétique. Dans la Stratégie gouvernementale de développement durable 2008-2013, par exemple, il est indiqué que la Société immobilière du Québec (SIQ) visait pour 2009 une réduction de la consommation énergétique de 8% par rapport à 2003. La Stratégie énergétique du Québec 2006-2015 définit également des cibles concrètes de réduction de consommation d’énergie pour les bâtiments institutionnels.

Pourtant, depuis 1983, les normes d’efficacité énergétique dans le petit bâtiment n’ont jamais été rehaussées. « La Loi sur l’efficacité énergétique prévoit que la réglementation doit être intégrée au Code du bâtiment, mais cela n’a jamais été fait, cette partie du Code datant toujours des années 1980 », explique Claude Thibault, directeur du service Planification et normalisation à la Régie du bâtiment, qui tient à préciser que « l’industrie et l’Agence de l’efficacité énergétique ont heureusement amené le bâtiment à progresser durant ce temps ». C’est plutôt rassurant : les constructions de 2010 dépassent souvent les normes imposées en 1983.

Une révision des normes est en cours. La Régie a reçu les recommandations de l’Agence au début de l’été et les deux organismes finalisent les derniers détails, avant que le processus législatif – qui dure au moins neuf mois – ne soit entamé. Cette révision concerne les bâtiments de trois étages et 600 m2 ou moins, et vise donc principalement le résidentiel.

Ainsi, la nouvelle norme proposée correspond au programme Novoclimat, auquel on a ajouté quelques exceptions, comme les chalets en billots de bois. Les thèmes abordés sont évidemment la résistance thermique, une meilleure isolation de l’enveloppe du bâtiment, l’atténuation des ponts thermiques, l’utilisation de ventilateurs et de récupérateurs de chaleur efficaces. Selon le responsable, l’impact sur le coût de construction de la nouvelle réglementation devrait s’établir à 1%, la somme étant récupérée grâce à la baisse des factures énergétiques sur une période allant de trois ans et demi à quatre ans. « C’est une mesure rentable, avec un coût net avantageux pour le consommateur », se réjouit-il.

Dans la moyenne

Luce Asselin, présidente-directrice générale de l’Agence, indique que la réglementation actuelle correspond à 72 sur l’échelle ÉnerGuide, dont le maximum est 100. Les nouvelles normes obligeront à se positionner à ÉnerGuide 78. « Nous ne sommes pas dans le peloton de tête, mais pas les derniers, même si, honnêtement, l’efficacité énergétique est devenue une priorité seulement en 2003. » La Colombie-Britannique, la province la plus avancée, de même que l’Ontario et le Manitoba ont présentement des normes positionnées à ÉnerGuide 77 et visent à court terme 80. Ressources naturelles Canada indique que monter d’un point sur l’échelle permet en général de réaliser des économies d’énergie de l’ordre de 3 à 5%.
Cette première étape dans l’évolution des normes devrait intervenir le 1er janvier 2012. Qu’en est-il pour le reste du bâti? L’Agence devrait démarrer prochainement les consultations et études techniques pour le grand bâtiment, forcément plus complexe. L’ensemble du processus pourrait prendre trois ans, mais personne ne s’avance sur un calendrier. « Nous travaillons avec un nombre d’acteurs de plus en plus important et notre approche se veut consensuelle, indique Luce Asselin. Je suis sensible au retard que nous prenons, mais il faut y aller un tiroir à la fois et se doter d’un cadre de discussion flexible et efficace. »

Tout cela peut paraître d’interminables tergiversations aux tenants du développement durable. Il y a tout de même un espoir dans ce lourd processus. « Le mécanisme sera désormais différent, explique Claude Thibault. On se dote d’outils réglementaires qui permettront de faire évoluer les normes plus facilement. » L’efficacité énergétique sera désormais intégrée au Code du bâtiment, dont elle constituera la nouvelle partie 11 dès l’édition 2012. L’efficacité énergétique n’est donc plus définie dans une loi, mais par règlement. Après la mise à niveau actuelle, les normes devraient pouvoir suivre l’évolution des connaissances et des technologies. Tout un changement!

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